Introduction
La science ouverte s’est imposée comme un modèle essentiel, notamment en SHS où la réutilisation des données soulève des questions épistémologiques et politiques décisives. Toutefois, si les recommandations institutionnelles se multiplient depuis 2018, un point reste en suspens. En effet, les dispositifs éditoriaux permettant de valoriser et de reconnaître le travail de production de la donnée sont encore peu développés en Sciences humaines et sociales, malgré l’existence de certaines initiatives disciplinaires pionnières, notamment en géographie avec Cybergeo dès 2017 (Cottineau et al., 2025). Les conditions concrètes de partage demeurent ainsi souvent lacunaires, faute de modèles de publication adaptés aux spécificités disciplinaires de ce champ.
C’est pour combler cette lacune qu’a été créée en 2022 la revue Data & Corpus1, portée par l’Université de Lorraine avec le soutien de la Maison des Sciences sociales et des Humanités Lorraine (MSH Lorraine)2. Cette revue nativement numérique et en accès ouvert (modèle diamant) propose un espace éditorial dédié à la publication de data papers. Ce format d’article, décrivant les jeux de données plutôt que les résultats d’analyse, apparaît aujourd’hui comme l’instrument privilégié pour transformer des données éparses en objets scientifiques citables, réutilisables et évalués par les pair·es.
La portée de la revue dépasse le simple cadre technique ou instrumental ; il s’agit de favoriser l’émergence d’une culture commune de la donnée. Celle-ci se définit ici par la construction de référentiels partagés (normes de métadonnées, cadres juridiques, pratiques de documentation) lisibles par des communautés scientifiques hétérogènes. Ce projet est le fruit d’une dynamique collective, mobilisant une expertise croisée entre chercheur·es et « professionnel·les de la donnée », catégorie désignant ici l’ensemble des métiers d’appui à la recherche (ingénieur·es d’études et de recherche, bibliothécaires, archivistes, data steward·esses) dont la collaboration est devenue indispensable à la production scientifique actuelle. Celle-ci ne répond plus seulement à un besoin de technicité accrue, mais à l'impératif de rendre les données conformes aux principes FAIR (Facile à trouver, Accessible, Interopérable, Réutilisable), transformant la donnée de simple matériau de recherche en un objet scientifique pérenne et partageable.
Le présent article retrace la genèse de cette initiative, depuis l’enquête préliminaire menée auprès des chercheur·es jusqu’à la structuration de sa gouvernance. Il s’articule en quatre temps. La première partie situe la revue dans l’écosystème éditorial actuel et les enjeux de la science ouverte en SHS. La deuxième détaille la maturation du projet et sa construction collective. La troisième partie explicite son fonctionnement éditorial et ses critères d’évaluation. Enfin, une quatrième partie propose un regard critique sur les premiers défis rencontrés, notamment la question centrale de la reconnaissance académique de ce nouveau format de publication.
1. Un projet pour soutenir la science ouverte en SHS
L’émergence du mouvement pour la science ouverte ne peut se comprendre sans revenir sur la crise de l’édition scientifique qui l’a précédée. Dès le début des années 2000, la critique du modèle économique des grands éditeurs commerciaux a favorisé l’essor du libre accès (Open Access). Ce mouvement puise ses racines dans le plaidoyer mené dès les années 2000 par les bibliothèques universitaires face à la « crise des périodiques ». Cette mobilisation a été catalysée par des prises de position institutionnelles marquantes, telles que le mémorandum de la Faculté de Harvard en 2012, incitant ses chercheur·es à se détourner des revues aux coûts d’abonnement prohibitifs. C’est dans ce contexte que le paysage éditorial s’est transformé : en 2013, le Directory of Open Access Journals (DOAJ) recensait déjà plus de 8 400 revues en libre accès, marquant un « tournant décisif » vers une réappropriation des savoirs (Bollier, 2014).
Cette dynamique globale s’est accélérée en France sous l’impulsion des politiques publiques, notamment le Deuxième Plan National pour la Science Ouverte (2021-2024), qui a érigé la valorisation des données en priorité. Cependant, la mise en œuvre de ces principes révèle une asymétrie persistante. Si le modèle du data paper est désormais bien établi dans les Sciences, techniques, médecine (STM), l’offre éditoriale dédiée aux données en SHS demeure inégale et marginale comme le démontrent les recensements internationaux de Schöpfel et Prost (2021). Ce constat de carence est corroboré par les indicateurs du Baromètre français de la Science Ouverte (2024) : alors que l’ouverture des publications traditionnelles en SHS a atteint un seuil de maturité, la valorisation autonome des jeux de données reste freinée par l’absence de lieux de publication adéquats. Certes, des initiatives pionnières existent (ex : Journal of Data Mining and Digital Humanities ou la rubrique Data papers de Cybergeo), mais elles restent souvent limitées aux approches computationnelles ou disciplinaires, laissant un vide pour un espace transversal et généraliste.
C’est dans ce contexte que l’on voit apparaître, depuis 2023, de nouvelles offres éditoriales (par exemple la revue DEMC). La création de la revue Data & Corpus s’inscrit dans cette dynamique émergente : elle vient compléter cette offre encore en construction en proposant un espace consacré à la fois à la donnée brute et aux corpus documentés, tout en s’appuyant sur un modèle d’évaluation croisée entre pair·es scientifiques et professionnel·les de la donnée. S’alignant sur les recommandations du rapport CoÉSO de l’Académie des sciences (2025), la revue adopte la « voie diamant »3 (Dufour et al., 2023). Ce modèle diamant, financé en amont et gratuit pour tous et toutes, apparaît comme le seul garant d’une bibliodiversité face aux logiques marchandes.
Sur le plan scientifique, Data & Corpus poursuit une ambition claire : valoriser le travail souvent invisible de curation et de documentation qui transforme la donnée brute en objet scientifique citable, accessible et intelligible. Au-delà de la simple mise à disposition, l’enjeu est de garantir l’interprétation et la réutilisation effective des données par la communauté. Cette démarche crée une complémentarité directe avec les articles d’analyse classique : en documentant finement la « fabrique » de la donnée, le data paper répond aux attentes de transparence, de robustesse et de reproductibilité des résultats scientifiques. Son périmètre, couvrant l’ensemble des SHS, est un choix délibéré pour favoriser le décloisonnement des méthodes et outils mobilisés par les différents champs disciplinaires. Il s’inspire du « Modeâ¯2 » de production des savoirs théorisé par Gibbons et al. (2012/1994), où la connaissance naît de la confrontation transdisciplinaire.
Ce projet s’inscrit dans un écosystème institutionnel, porté par l’Université de Lorraine via son Fonds de soutien à la science ouverte. Cette dynamique s’appuie sur une politique de pilotage et de mesure de l’ouverture des productions scientifiques devenue une référence nationale, notamment à travers le développement du Baromètre lorrain de la science ouverte (Bracco, 2022). En s’appuyant sur ces éléments, Data & Corpus propose un débouché éditorial concret pour les données de recherche, dont l’ouverture est ainsi encouragée, financée et désormais valorisée par les pair·es. Il bénéficie également de l’engagement de l’établissement dans des initiatives telles que le projet ANR SoSHS4, le réseau des ambassadeur·ices de la science ouverte5 ou la coalition internationale CoARA6. Enfin, en associant chercheur·es et professionnel·les de l’IST dans sa gouvernance, la revue dépasse le statut de simple outil technique pour s’inscrire pleinement dans la perspective politique des communs de la connaissance (Hess & Ostrom, 2007).
2. Origine et cadres fondateurs du projet
Le projet de création de Data & Corpus trouve son origine dans une double dynamique locale impulsée début 2022 au sein de l’Université de Lorraine. Il émerge d’une part de la montée en compétences de plusieurs membres fondateur·ices à la suite de la formation certifiante SPOC Quéro7, et d’autre part, de l’environnement structurant de la MSH Lorraine. Cette dernière a développé une offre de services via sa plateforme des humanités numériques (CENHTOR)8 et son implication dans l’Atelier de la donnée (ADOC Lorraine)9, accompagnant les chercheur·es sur l’ensemble du cycle de vie des données, de la collecte à la diffusion.
Cependant, cet accompagnement s’est heurté à une limite de l’écosystème éditorial français en SHS. Si les chercheur·es étaient incité·es à produire et curer leurs données, ils et elles peinaient à identifier un support de publication adéquat. Les revues disciplinaires existantes, peu acculturées au format du data paper, n’offraient pas l’espace nécessaire pour valoriser ce travail méthodologique en tant que tel. Un besoin est alors apparu : non seulement pallier l’absence de dispositif, mais aussi proposer une revue dont les propriétés, interopérabilité, évaluation par les pair·es des jeux de données et modèle économique vertueux garantiraient la légitimité académique de ces contributions.
L’enquête préliminaire et l’élargissement national
Pour vérifier cette hypothèse, une enquête préliminaire a été menée au premier trimestre 2022 auprès de la communauté scientifique accompagnée par la MSH Lorraine. Cette étude exploratoire visait à mesurer l’appétence pour une revue interdisciplinaire en libre accès diamant. Les résultats ont révélé que plus de la moitié des répondant·es étaient prêt·es à soumettre un article dans un tel support. Pour concrétiser cette attente, le projet a franchi une étape décisive avec l’organisation, le 10 mars 2023, d’une journée d’étude fondatrice intitulée « Un data journal interdisciplinaire pour les sciences humaines et sociales – Enjeux scientifiques et mise en œuvre pratique »10.
Une structuration collective : le « GT data journal SHS »
Cette journée a permis la constitution du « GT data journal SHS », un groupe de travail réunissant une trentaine de membres issus de multiples établissements de l’ESR. La force de ce collectif réside dans la diversité de ses profils : chercheur·es familiers des data papers ou néophytes, éditeur·ices, professionnel·les de l’IST, archivistes et data steward·esses. Cette hétérogénéité a permis de co-construire l’identité de la revue à travers plusieurs sous-groupes thématiques ayant abouti aux réalisations suivantes :
Chaîne éditoriale : élaboration des documents cadres (charte éthique, grille d’évaluation, cycle de vie de l’article).
Choix de la plateforme : benchmark de 9 solutions techniques et sélection d’Episciences pour son adéquation avec le modèle diamant et l’archivage pérenne (HAL).
Accompagnement : conception de ressources pédagogiques pour les auteur·es.
Modèle économique : validation du modèle diamant (gratuité auteur·e/lecteur·ice).
Enquête nationale : état des lieux des pratiques et des besoins.
Figure 1 – Quelques étapes importantes dans la création de la revue Data & Corpus.
L’enquête nationale : confirmer le besoin de réutilisation
Ce dernier sous-groupe a piloté une enquête d’envergure nationale diffusée via les listes de diffusion professionnelles (soit près de 400 réponses complètes analysées). Si un biais d’auto-sélection suggère que les répondant·es étaient déjà sensibilisé·es à la science ouverte, les résultats, détaillés dans un rapport disponible sur HAL (Bizien et al., 2024), sont éclairants. Ils révèlent une faible connaissance du format data paper, freinée par l’absence de revues dédiées et l’hétérogénéité des pratiques disciplinaires. Surtout, l’enquête met en lumière un enjeu crucial souvent sous-estimé : la réutilisabilité des données. Au-delà de la simple patrimonialisation (stocker la donnée), les chercheur·es expriment le besoin d’un modèle éditorial capable de rendre les données intelligibles pour des communautés autres que celles les ayant produites. C’est là tout l’enjeu du positionnement interdisciplinaire de la revue : promouvoir une culture de la donnée fondée sur une documentation fine, condition essentielle à la circulation et à la réutilisation des corpus.
3. Le mode de fonctionnement de la revue
Gouvernance et pluralisme
La revue est constituée d’un comité de rédaction et d’un comité scientifique11, dont les membres sont nommés pour 4 ans (renouvelables une fois). Ils se composent d’enseignant·es-chercheur·es et de professionnel·les des données issues des SHS. Le recrutement de ses membres se fonde sur un principe de pluralisme strict : parité, diversité des métiers et variété des établissements d’origine. Bien que le projet bénéficie du soutien de la MSH Lorraine, la composition des comités a été pensée pour dépasser cet ancrage local. La gouvernance reflète ainsi une représentativité nationale et internationale, garantissant l’indépendance éditoriale de la revue vis-à-vis de sa structure porteuse.
Constitué de sept membres, le comité de rédaction assure la définition de la ligne éditoriale, le suivi intégral de la procédure de publication des articles (de la soumission à la publication en ligne), la coordination des appels à contribution ainsi que la communication et la valorisation de la revue. Le comité scientifique s’appuie actuellement sur un vivier de 46 expert·es (réparti·es entre 33 chercheur·es et 13 expert·es des données). Leur rôle est double : intervenir opérationnellement pour l’évaluation scientifique des articles (peer-review), et participer à l'évaluation du fonctionnement éditorial et organisationnel de la revue, ainsi qu'à la définition de sa stratégie éditoriale et scientifique. Enfin, un réseau de partenaires, qui constitue une particularité de la revue, joue un rôle de relais d’informations et de veille. En retour, le comité de rédaction veille à les tenir informé·es de la vie de la revue, notamment à travers l’organisation de séances plénières et la diffusion régulière de lettres d’informations.
Transparence et éthique
Les affiliations institutionnelles et les domaines scientifiques représentés au sein de l’équipe éditoriale font l’objet d’un affichage public. Ce choix de lisibilité n’est pas anodin : il s’agit d’appliquer à la revue elle-même l’exigence de transparence qu’elle réclame aux auteur·es vis-à-vis des données. Il apparaît essentiel d’aligner le fonctionnement de la revue sur les valeurs de la science ouverte. L’accent est mis sur la transparence des processus, afin d’offrir une visibilité complète sur le fonctionnement éditorial.
Afin de garantir la qualité du processus et de faciliter les échanges, plusieurs documents de référence sont mis à disposition : charte éthique, instructions aux auteur·es, et grilles d’évaluation. Le site de la revue propose également des ressources opérationnelles précises, telles que des modèles de structuration de data paper (templates ou modèles d’articles).
Intégrité scientifique et IA
Parmi les engagements portés par la revue, la mention des auteur·es répond à plusieurs bonnes pratiques (respect de la charte de signature, usage d’identifiants ORCID). Afin de garantir la transparence de la recherche, nous recommandons aux auteur·es de préciser leur degré d’implication réel au moyen de la taxonomie CRediT. En outre, dans un souci d’intégrité scientifique, tout manuscrit soumis fait l’objet d’un contrôle systématique via le logiciel anti-plagiat Compilatio Magister.
La revue a également clarifié sa position face à l’émergence des intelligences artificielles génératives (LLM). L’IA ne pouvant être tenue responsable du contenu, elle ne peut en aucun cas figurer parmi les auteur·es. En cas d’utilisation d’outils d’IA pour l’aide à la rédaction, la traduction, ou la génération de code, les auteur·es doivent le déclarer dans une section dédiée (méthodologie ou remerciements), en précisant quels segments du texte ou du traitement des données sont concernés.
Politique de données et évaluation
Concernant les données associées aux articles, celles-ci doivent être rendues accessibles en open access, ou à défaut en accès restreint sur demande, selon le principe « aussi ouvert que possible, aussi fermé que nécessaire » et en respectant le degré de consentement accepté par les participant·es aux études. Les données doivent bénéficier d’un identifiant pérenne (DOI par exemple). La revue recommande l’usage de licences Creative Commons pour les articles et des licences Etalab ou CC-BY 4.0 pour les données.
Chaque article fait d’abord l’objet d’une évaluation par le comité de rédaction (conformité, originalité). Si l’article est jugé recevable, il est transmis à deux évaluateur·ices du comité scientifique : un·e enseignant.e-chercheur.se de la discipline couverte par l'article dee la discipline concernée et un·e professionnel·le des données. L’évaluation est menée en simple aveugle. Toutefois, en conformité avec la charte éthique et pour favoriser une science plus conversationnelle, nous autorisons les évaluateur·rices à lever leur anonymat s’ils estiment que cela permettrait d’améliorer la qualité de l’article. À plus long terme, la revue envisage l’expérimentation de l’évaluation ouverte (open peer review).
Infrastructure technique
4. Regard critique et perspectives
Comme tout nouveau projet, la création de Data & Corpus a été jalonnée d’enthousiasmes partagés, mais aussi d’arbitrages complexes. Si l’expérience collective qui a mené à son lancement constitue une étape réussie, elle invite à une réflexion critique sur les premiers retours d’expérience.
Clarifier les attendus : retours sur le premier appel
Les propositions d’articles reçues par la revue Data & Corpus témoignent à la fois d’une grande richesse méthodologique et d’une forte diversité des matériaux mobilisés, tout en mettant en lumière les défis d’acculturation à ce format éditorial encore émergent en sciences humaines et sociales (SHS). L’analyse des soumissions révèle en effet un spectre interdisciplinaire particulièrement large : la linguistique y occupe une place prépondérante (environ un quart des propositions), aux côtés de l’histoire, de la sociologie, de la science politique, du droit ou encore de la musicologie, sachant que des approches transversales telles que les humanités numériques ou les études de genre sont également représentées. Les types de données décrits se caractérisent par une forte hétérogénéité, allant de corpus textuels à des données sonores, en passant par des modèles 3D ou des vecteurs. Sur le plan technique, les auteur·es privilégient majoritairement des formats ouverts (CSV, XML, RDF), traduisant une attention portée aux enjeux d’interopérabilité. D’un point de vue méthodologique, la rédaction du data paper apparaît comme un levier de formalisation des pratiques : elle incite les chercheur·es à expliciter leurs choix de collecte et de traitement, même si la structuration des données demeure encore souvent marquée par des pratiques qualifiées d’« artisanales ».
Sur les 23 propositions initialement retenues pour évaluation, seules 6 ont été publiées dans le premier numéro paru en décembre 2025. Les 17 autres contributions s’inscrivent toutefois dans une logique d’accompagnement éditorial à plus long terme plutôt que dans une dynamique de rejet. 6 autres propositions ont ainsi été choisies pour le deuxième numéro de la revue, consacré au même thème « enjeux sociétaux et innovations méthodologiques ». Leur publication a été différée afin de laisser aux auteur·es le temps nécessaire à la préparation, à la documentation et au dépôt effectif des données.
L’analyse de l’ensemble des propositions met en évidence plusieurs besoins, notamment l’existence d’« angles morts » récurrents : une confusion fréquente entre le data paper et l’article méthodologique classique, ainsi que des insuffisances dans la documentation des données. Par ailleurs, un certain nombre de propositions se heurtent à des freins juridiques et éthiques importants, nécessitant un travail de médiation pédagogique afin d’aider les auteur·es à distinguer plus clairement le dépôt des données en entrepôt de leur description éditoriale. Malgré ces difficultés, ces contributions constituent un vivier important pour la revue, qui envisage de les accompagner dans leur maturation en vue de publications ultérieures, que ce soit dans de futurs numéros thématiques ou au fil de l’eau. En ce sens, ces propositions non publiées ne sauraient être considérées comme des échecs : elles illustrent plutôt le temps et les ajustements nécessaires pour transformer un matériau de recherche en un objet scientifique pleinement documenté, citable et conforme aux standards de la science ouverte.
Reconnaissance et innovation organisationnelle
La question de la pérennité est un autre enjeu. Le modèle diamant implique la mobilisation de ressources pérennes (postes, soutien institutionnel). Mais au-delà de l’aspect économique, Data & Corpus instaure une innovation organisationnelle. En instaurant une parité entre chercheur·es et professionnel·les de l’IST au sein de sa gouvernance, elle redéfinit les hiérarchies académiques traditionnelles. Toutefois, cette démarche se heurte à la persistance de tensions entre injonctions à l’ouverture et reconnaissance académique (Bendjaballah & Garcia, 2023), freinant la valorisation des data papers dans les carrières. Dans la lignée des travaux de la coalition CoARA (Gaucher et al., 2025), la revue entend démontrer par l’exemple que le travail de préparation des données (nettoyage, documentation juridique et technique), souvent invisibilisé, mérite une évaluation qualitative par les pair·es au même titre qu’un résultat de recherche.
Perspectives : Communs et ouverture à la société
Pour l’avenir, les perspectives portent sur la consolidation des premiers numéros et l’élargissement du périmètre éditorial. La revue souhaite notamment s’ouvrir aux données dites « de la longue traîne » (petits corpus souvent orphelins d’infrastructure) ainsi qu’aux données multimodales (entremêlant son, vidéo et texte) qui posent des défis spécifiques de restitution.
Enfin, sur le plan politique, Data & Corpus s’inspire des travaux sur les communs de la connaissance (Hess & Ostrom, 2006 ; Le Crosnier, 2018). Il s’agit de considérer les données non comme des produits, mais comme des ressources partagées gouvernées par leur communauté. Cette approche vise à contrer les phénomènes d’« enclosure », concept défini par Penin (2020) comme la réappropriation et la privatisation de ressources publiques par des acteurs commerciaux (les oligopoles de l’édition scientifique).
En garantissant un accès libre et documenté, la revue s’inscrit enfin dans la dynamique des Sciences avec et pour la société (SAPS). En rendant les données intelligibles et réutilisables, elle ne s’adresse pas uniquement aux chercheur·es, mais permet potentiellement à des acteur·rices de la société civile (journalistes, associations, citoyen·nes) de s’approprier les corpus scientifiques. Plus qu’un dispositif technique, la revue aspire à contribuer concrètement, à sa mesure, au renouvellement des pratiques culturelles scientifiques.
Conclusion
En définitive, l’initiative Data & Corpus s’inscrit dans un moment charnière pour les SHS, au croisement des dynamiques de science ouverte et de la reconnaissance des données comme objets scientifiques à part entière. En proposant un modèle diamant, fondé sur l’absence de frais pour les auteur·es comme pour les lecteur·ices, l’interdisciplinarité et la transparence, la revue apporte une réponse opérationnelle à un besoin identifié : documenter, rendre accessibles et valoriser les matériaux de la recherche en SHS.
Data & Corpus ouvre un espace critique nécessaire sur les enjeux de gouvernance des savoirs et sur la reconnaissance des acteur·rices souvent invisibilisé·es du travail scientifique. Sa pérennité et son rayonnement dépendront désormais de sa capacité à fédérer et à accompagner l’évolution des pratiques dans un esprit de coopération et d’intégrité. L’enjeu des prochaines années sera de consolider cet élan pour que ce format éditorial soit pleinement approprié par l’ensemble des communautés de recherche, participant ainsi à l’avènement d’une science véritablement ouverte, éthique et partagée.
Remerciements
Les auteur·es de cet article tiennent à remercier la MSH Lorraine et le fonds de soutien à la science ouverte de l’Université de Lorraine pour leur soutien institutionnel et financier, ainsi que tous les membres du groupe de travail « Data journal SHS » et du comité scientifique de la revue.
Bibliographie
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Baromètre français de la science ouverte (2024)
Bendjaballah, S., & Garcia, G. (2023). Les sciences sociales à l’épreuve de l’ouverture des données de la recherche. Terrains & Travaux, 43(2), 211–216. https://doi.org/10.3917/tt.043.0211
Bizien, L., Cohoner, V., Edmond, F., Natal, A., & Peraldi-Mittelette, P. (2024). Rapport d’enquête : Création d’une revue d’articles sur des jeux de données Data Journal SHS. MSH Lorraine. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-04541094
Bollier, D. (2014). La renaissance des communs : Pour une société de coopération et de partage. ECLM. https://www.eclm.fr/livre/la-renaissance-des-communs/
Bracco, L. (2022). Mesurer l’ouverture de la science : Le cas de l’Université de Lorraine. Revue française des sciences de l’information et de la communication, 24. https://doi.org/10.4000/rfsic.12474
Cottineau, C., Kosmopoulos, C., & Pumain, D. (2025). Évaluer un data paper : L’exemple de Cybergeo. In C. Kosmopoulos & J. Schöpfel (Eds.), Publier, partager, réutiliser les données de la recherche : Les data papers et leurs enjeux. Presses Universitaires du Septentrion. https://hal.science/hal-05043240
Dufour, Q., Pontille, D., & Torny, D. (2023). Quel soutien direct pour les revues diamant en accès ouvert ? Modèles de financement et modalités de mise en œuvre. Comité pour la science ouverte. https://hal.science/hal-04134537
Gaucher, C., Grasser, B., & Fressengeas, N. (2025). CoARA approach at Université de Lorraine. Zenodo. https://doi.org/10.5281/zenodo.15193460
Gibbons, M., Limoges, C., Nowotny, H., Schwartzman, S., Scott, P., & Trow, M. (2012). The new production of knowledge: The dynamics of science and research in contemporary societies (Rev. ed.). Sage.
Hess, C., & Ostrom, E. (Eds.). (2006). Understanding knowledge as a commons: From theory to practice. MIT Press. https://doi.org/10.7551/mitpress/6980.001.0001
Le Crosnier, H. (2018). Communs numériques et communs de la connaissance : Introduction. TIC & Société, 12(1), 1–12. https://doi.org/10.4000/ticetsociete.2348
Marongiu, P., Pedrazzini, N., Ribary, M., & McGillivray, B. (2025). Le Journal of Open Humanities Data (JOHD) : Enjeux et défis dans la publication de data papers pour les sciences humaines et sociales. In J. Schöpfel & C. Kosmopoulos (Eds.), Publier, partager, réutiliser les données de la recherche : Les data papers et leurs enjeux. Presses Universitaires du Septentrion. https://www.septentrion.com/fr/book/?GCOI=27574100316700
Penin, J. (2020). La gouvernance du commun scientifique ouvert et ses remises en cause. Innovations, 63(3), 15–37. https://doi.org/10.3917/inno.063.0015
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NOTES
1 Voir : https://dc.episciences.org.
2 La MSH Lorraine, dénommée « Maison des Sciences de l’Homme Lorraine » jusqu’en 2024.
3 La publication est gratuite pour les auteur·es et la consultation gratuite pour les lecteur·ices. Le financement de la publication est pris en charge par une institution, une société savante, un organisme de recherche, une association ou une fondation.
4 Science Ouverte en Sciences Humaines et Sociales, ANR-24-RESO-0007.
5 Le réseau des ambassadeur·ices de la science ouverte : https://scienceouverte.univ-lorraine.fr/ambassadeurs-science-ouverte/.
6 Chapitre français de la Coalition pour l’Avancement de l’Évaluation de la Recherche : https://coara.fr.
7 Le SPOC Quéro (Qualité éditoriale référencement et outils : https://callisto-formation.fr/?redirect=0&theme=spoc-quero) a pour objectif de professionnaliser les responsables de revues scientifiques en s’appuyant sur un dispositif pédagogique certifiant. Il est développé dans le cadre de Repères, réseau des pépinières de revues scientifiques en accès ouvert.
8 CENHTOR (CEntre de ressources Numériques des Humanités et des TerritOiRes) : https://cenhtor-msh-lorraine.cnrs.fr.
9 Accompagnement aux données : ADOC Lorraine : https://scienceouverte.univ-lorraine.fr/accompagnement-aux-donnees-adoc/.
10 Cette journée a été organisée par la MSH Lorraine sur le Campus Lettres et Sciences Humaines de Nancy. Les différentes présentations réalisées au cours de cette journée sont accessibles sur cette page : https://msh-lorraine.fr/mshl-17-2/, ainsi que sur la chaîne YouTube de la MSH Lorraine : https://www.youtube.com/playlist?list=PLrxc2HATVdoYzxSEn4Na1fCcLBqTPF1zH.
11 Voir : https://dc.episciences.org/boards.